PRENONS RENDEZ-VOUS !

« Il n'y a pas de hasard, il n'y a que des rendez-vous.» Paul Eluard

Alors que je débutais l’exercice, la rédaction des quelques mots d’usage auxquels nous sacrifions pour présenter les lignes de force de la saison à venir et ses accents particuliers, je ne savais que vous écrire… tant l’incertitude du temps pèse. Je craignais l’incantation naïve, l’affirmation intempestive, l’adjuration déplacée. Je n’avais pas non plus envie d’appeler à la rescousse Coué et sa méthode ou encore Ray Ventura, ses collégiens et sa marquise pour reprendre en chœur avec eux que « tout va très bien, tout va très bien… »
Il était difficile de « faire comme si de rien n’était », c’est sûr, mais dans le même temps, avais-je besoin de justifier qu’après une saison atrophiée par les conséquences d’un imbroglio sanitaire sans précédent, nous ayons pris soin de construire la suivante, avec ce double but que nous nous assignons, qui est de témoigner du réel par le prisme de la fiction et de donner accès au plus grand nombre à « cette chose rare qu’est l’émotion esthétique » (1) ? J’hésitais…
J’ai alors songé à la page blanche, à vous offrir d’y griffonner dessins ou réflexions, choix et notes pour en parler aux amis, pour le jour où vous reviendrez franchir le seuil du théâtre, bientôt - du moins nous l’espérons.
Puis je me suis dit qu’il fallait aller de l’avant...
Même si ce n’est pas encore la fin de l’entracte, même si la sonnerie qui nous invite à rapidement reprendre place reste muette, notre envie de vous retrouver reste intacte, sachez-le.
Je vous invite donc à prendre rendez-vous.
Quelles que soient demain les conditions d’accès à ces moments que vous et nous partagerons, je vous invite à découvrir tous les artistes de la prochaine saison, les objets sensibles qu’elles et eux vous proposent, les récits imaginaires qu’elles et eux bâtissent, où il sera question du singulier et du collectif et de leurs entrelacs respectifs, d’hier et d’aujourd’hui et du dialogue qu’ils entretiennent; de corps, de langue, de danse, de musique et des duos, des trios, des quatuors qu’ils forment; d’amours, du temps qui passe et de leurs déclinaisons tantôt joyeuses, tantôt tristes; de passions interdites, et des ravages qu’elles suscitent; du droit à la différence, de ces identités meurtrières qui nous figent dans le regard de l’autre; de la concupiscence de l’homme et du consentement de sa proie; de l’origine et de l’exil; des combats face au père qu’un ogre peut habiter : d’aventures au pays des mots oubliés; de la force du poème tragique qui offre à l’incarcéré de renaître; d’interpellations et d’émotions; d’affaires humaines en quelque sorte.
« Prenons rendez-vous ! » le point d’exclamation n’étant pas la marque d’une injonction, mais la traduction d’un désir généreux et bienveillant de vous retrouver dans nos salles, vous, spectatrices et spectateurs, partenaires dont nous sommes aujourd’hui sevrés.
« L’art naît de la contrainte » écrivait André Gide. Vous et nous serons à la hauteur de ce défi, nous en sommes persuadés.
Et merci déjà, de votre curiosité, de votre appétit, de votre soutien.
Merci aussi au photographe Gaël Maleux qui, bloqué dans son studio, nous a offert ces moments d’un homme confiné, d’abord surpris d’être interpellé, puis laissant libre cours à ses choix, à sa fantaisie et à son imaginaire, l’art du spectateur en fait.

Philippe SIREUIL
17.05.2020

(1) Pour reprendre les mots de Robert Abirached, écrivain et critique, professeur émérite des universités, directeur du Théâtre et des Spectacles au Ministère de la Culture de France de 1981 à 1988.